12/ Le
remboursement par l'Etat des prestations à domicile de prostituées pour les personnes
handicapées (comme elle est organisée au Danemark) est-elle une bonne chose ?
oui 58%
Jérôme, 27 ans, a
l'impression d'être "stérilisé moralement par une société qui empêche
la personne handicapée de vivre son intimité, d'avoir les moyens de dépenser
500 francs pour une prostituée". Pour lui, qui vit en centre et qui
n'a pas le droit d'accueillir sa copine pour la nuit, "la société ne fait
rien pour nous faciliter la sexualité". Son témoignage m'a donné envie
d'aller plus loin en abordant le sujet de la sexualité des handicapés. Jérôme
avait envie de crier en réclamant que "les structures (dortoirs, foyers
de vie) soient réaménagées afin que les personnes handicapées puissent avoir à
un certain âge une plus grande intimité. Quand on voit des filles et des
garçons vivre à six dans une chambre et avoir le droit à deux sorties
exceptionnelles par an, moi je trouve que cela casse". René-Claude, 60
ans, (tétraplégique complet sans autonomie et insuffisant respiratoire sévère),
Directeur de recherche au CNRS, a déjà travaillé sur la question. Pour lui,
"il ne fait pas de doute que l'on tend à considérer la personne
handicapée comme asexuée". Pour preuve "les prostituées
refusent d'ordinaire à se déplacer au domicile des handicapés et demandent 2500
francs". René Claude rappelle qu'à l'étranger (le SAR en Hollande, le
SENSIS en Allemagne) des intervenantes "formées spécialement" se
déplacent à domicile et milite pour la mise en place d'une structure
(association type loi de 1901 avec des délégations ou sections par région ou
par département?). "Les statuts et le règlement intérieur devraient
être soigneusement étudiés par des juristes, notamment en ce qui concerne les
"aidants" et leur formation. Cela étant, l'aide sexuelle pourrait
être initiatique (chez les personnes handicapées qui accèdent à l'âge adulte ou
chez celles qui, par suite d'un traumatisme médullaire par exemple, se
retrouvent sans partenaire et voudraient expérimenter ce que les médecins ont
pu leur dire". Entre la sexologie qui tend à aider les personnes
handicapées à se réconcilier avec leur corps et la prostitution à bon marché,
il faudrait une approche plus fine. Une expérimentation étonnante qui a
beaucoup intéressé de nombreux handinautes. La sexualité des personnes
handicapées a été tellement niée que toute proposition allant dans le sens de
sa reconnaissance déclenche une formidable envie de s'exprimer sur la question.
Les partisans d'une telle mesure justifient leur opinion par la
non-reconnaissance d'une affolante frustration : "Pour les valides
baiser une prostituée c'est sale mais quand personne n'a caressé votre corps
parce qu'il était déformé ou amputé, moi je dis que cela peut rendre confiance
en soi" écrit Luc. "A trente ans, je n'ai encore eu aucune
relation sexuelle et je ne vois pas pourquoi on n'aurait pas droit aux services
d'une fille de joie remboursés en France : les personnes invalides qui sont en
manque d'amour, d'affection et qui n'ont aucune chance de s'en procurer ont la
possibilité de se faire rembourser les "naturels" plaisirs de la vie"
complète Jacky. Beaucoup (hommes autant que femmes handicapés) pensent que
l'accès à la prostitution est le symbole d'une égalité restaurée avec les
valides ("notamment pour les millions de handicapés qui n'ont pas la
chance de se déplacer seul et d'aller à la rencontre d'une fille de joie").
Cette mesure symboliserait pour eux "le droit à une vie sexuelle
épanouie". Certains y voient un "réconfort". Néanmoins, cet
horizon leur semble complètement utopique en France. Certains ironisent sur la
revendication d'une A.H.B.S. (Allocation pour Handicapé aux Besoins Sexuels) et
regrettent que les associations de défense des handicapés n'en parlent pas au
ministère de la santé ; d'autres se désolent que le droit à l'Amour ne soit
qu'un rêve ("surtout pour ceux qui ne sont pas fautifs, handicapés de
naissance ou après un accident"). Un internaute explique "qu'il
réprouve la prostitution qui est une violence sur la dignité de celui qui la
pratique" mais "considère comme tout aussi violente la volonté
de notre société de supprimer de facto le droit au plaisir sexuel des
handicapés" sans préciser si l'accès à de telles prestation relève de
la rééducation médicale ou des múurs de chacun. Les opposants le sont à des
degrés différents. Certains sont opposés à la prostitution mais reconnaissent
que les chefs d'établissement devraient pouvoir autoriser l'entrée des
prostituées dans les foyers de vie, surtout pour les personnes handicapées
mentales. D'autres voient dans cette mesure gouvernementale beaucoup de cynisme
: "on essaie de compenser un manque affectif flagrant par un minable
pis-aller sexuel". Cette mesure est ressentie comme une provocation
"une façon comme une autre de se débarrasser facilement d'un problème
complexe (l'intégration sociale et affective des personnes handicapées). On
ferait mieux d'utiliser cet argent pour organiser des transports accessibles et
des services de soins a domicile, afin d'améliorer l'autonomie des personnes
handicapées, condition sine qua non pour qu'elles puissent se sortir de ce
désert affectif dans lequel elles se retrouvent involontairement et
désespérément enfermées". Julie, 23 ans, Niçoise et valide, regrette
"que l'on réduise l'amour à une pratique sexuelle, ou tout du moins
renoncent d'emblée à une véritable relation amoureuse pour ne parler que de
l'acte lui-même. Je trouve assez terrible de considérer le plaisir sexuel comme
un droit ou plutôt comme un du ; pour ma part je trouve ce domaine devrait
totalement échapper au contrôle ou à l'assistanat de qui que ce soit".
La solitude amoureuse est-elle inexorable ? Annick, qui habite à la frontière
néerlandaise a rencontré des prostituées pour invalides aux Pays Bas : "ces
dames reçoivent une formation spécifique pour les invalides sévères, quant aux
positions et à la façon de les manipuler sans danger. Le remboursement par la
Sécu des prestations des dites dames... Pourquoi pas ? Les censeurs trouvent
t-ils à redire lorsque X ou Y ont des états d'âme et vont chez le psy ? Ni
exutoire, ni injure aux personnes handicapées, ne serait-il pas nécessaire de
préciser les "prestations" et les différents types de handicap ?".
La question de la médicalisation de la sexualité reste extrêmement délicate.
Certains y voient le "paternalisme sexuel et l'assistanat systématique"
et d'autres "la facilité d'accès à une liberté sexuelle".
Au-delà de la question de l'achat, même temporaire, d'un corps, bien d'autres
ambiguïtés ne sont pas levées : le remboursement de la prostituée s'adressant
aux hommes, la question des besoins sexuels des femmes. "Si les
personnes handicapées avaient suffisamment d'argent pour vivre, cette question
ne se poserait plus, chacun étant libre de disposer à sa guise de ses revenus"
conclue Anne-Sophie. Aller voir une prostituée est-il la meilleure façon de s'intégrer
? Christian, IMC et homosexuel, souffre du cliché du top modèle et rappelle que
le droit au plaisir est pour tous : "Il m'est arrivé souvent de vouloir
payer pour pouvoir avoir une relation avec un homme, mais je ne l'ai jamais
fait parce que j'en ai honte" explique t-il. Olivier, 31 ans,
handicapé moteur, reconnaît que les personnes handicapées ressentent une espèce
de honte, de culpabilité de penser à l'amour et au sexe "comme si
certaines choses nous étaient interdites". "Côté personnes valides,
elles se disent que le fait d'aimer une personne handicapée n'est pas dans la
"norme" (comme un peu l'homosexualité) et la peur du "qu'en dira
t-on" joue un rôle important" termine t-il. De cette somme
d'interventions ressortait un appel, un défi : il est urgent de banaliser les
couples "mixtes".