Des prostituées remboursées par la Sécu?
René-Claude. J'ai 60 ans, je suis tétraplégique complet sans autonomie et insuffisant respiratoire sévère. Mon handicap est apparu à la naissance et s' est aggravé au fil des ans. Je suis divorcé sans enfant après un mariage tardif avec une valide. Je vis à mon domicile dans une maison aménagée avec une auxiliaire de vie. Directeur de recherche au CNRS, mon activité se déroule surtout par télétravail. J'ai pour domaine de recherche les représentations sociales des personnes handicapées et, d'un point de vue non médical, la vie affective et sexuelle des handicapés, qu'ils soient physiques, sensoriels ou mentaux. L'une des constatations que j'ai pu faire est que la société, les médias, trop souvent aussi les familles et les professionnels du handicap, tendent à considérer la personne handicapée comme asexuée. C'est une façon d'éviter de traiter le problème en face.
Aussi, je félicite les responsables d'avoir choisi ce thème de discussion. En dépit de mon âge, je continue d'éprouver des besoins sexuels qui restent insatisfaits depuis environ 3 ans. Je ne suis pas le seul dans ce cas. Je n'ai même pas la ressource de pouvoir éprouver le petit soulagement physique qu'apporte la masturbation. A qui demander ce "service" sans risquer de choquer? Pas à l'infirmière libérale qui passe 2 fois par jour pour la toilette. Idem pour mon assistante de vie. Quant aux prostituées, je me refuse à y recourir car, dans le sud-est, elles refusent d'ordinaire de se déplacer au domicile des handicapés et prennent des prix exorbitants (2500 Frs pour un bref moment) sans que les prestations répondent à mon attente. Des personnes (femmes et hommes) non professionnelles existent aussi dans ma région mais pour 3h demandent entre 1500 et 3000 Frs.
Comme certains intervenants l'ont signalé déjà, il existe, à l'étranger, des services qui - pour handicapés des deux sexes, y compris les homosexuels - emploient des personnes, pouvant être mariées, formées spécialement et qui se déplacent à domicile ou dans les établissements. Dans un climat chaleureux, convivial, elles satisfont les besoins exprimés en prenant soin d'éviter tout risque de propagation de MST (SIDA, Hépatite, etc). Elles sont rémunérées par le "client". Ce système fonctionne depuis près de 20 ans en Hollande (il s'agit du SAR) et, plus récemment, en Allemagne (le SENSIS). D'autres réalisations de ce genre existent dans les pays scandinaves et, peut-être, en Angleterre. En Suisse, une réflexion assez poussée est en cours. Ses bases ont été parfaitement présentées dans la récente brochure "Vivre aussi ma sexualité" élaborée par le groupe inter-associatif SEHP (= Sexualité Et Handicap Physique) dont je conseille vivement la lecture et que les personnes handicapées pourront obtenir en écrivant à SEHP c/o PRO INFIRMIS, 27 Bd Helvétique, 1207 GENEVE. En France, hormis le recours aux prostituées, on reste dans la clandestinité, car il ne faut pas tomber sous le coup des lois qui, à juste titre, répriment le proxénétisme et l'incitation à la débauche. J'estime qu'il serait bénéfique de mettre sur pieds une structure (association type loi de 1901 avec des délégations ou sections par région ou par département?) qui jouerait le même rôle que les services étrangers mentionnés plus haut. Les statuts et le règlement intérieur devraient être soigneusement étudié par des juristes, notamment en ce qui concerne les "aidants" et leur formation, les aidés, le remboursement des frais de déplacement (puisqu'on ne peut envisager que le bénévolat). Les finalités du recours à cet hypothétique service seraient, à mes yeux, multiples sans méconnaître qu'il est prioritaire, pour les handicapés comme pour les autres personnes, d'arriver à une relation de couple où sexualité et amour coexistent. Cela étant, l'aide sexuelle pourrait être initiatique (chez les personnes handicapées qui accèdent à l'âge adulte ou chez celles qui, par suite d'un traumatisme médullaire par exemple, se retrouvent sans partenaire et voudraient expérimenter ce que les médecins ont pu leur dire; je pense à un ami atteint de la maladie "des os de verre" dont la vie affective et sexuelle connut un tournant décisif après 3h passées avec une sexothérapeute de Paris qui s'impliqua complètement sur le plan physique), sporadique ou régulière et palliative (pour celles et ceux qui choisissent de ne pas vivre, ou revivre, en couple tout en conservant une libido encore notable, ce qui advient principalement aux troisième voire quatrième âge). Il me serait loisible d'entrer dans plus de détails encore, mais je ne veux pas risquer de vous lasser par une trop longue intervention. J'attends avec impatience vos remarques, critiques et suggestions concrètes.
Le Webmaster : votre contribution a le mérite d'élargir le débat. Mais comment distinguer "initiation" et "prostitution" ? La venue d'une "aide" ne va t-elle pas exaspérer la solitude affective ? Et l'amour dans tout cela ?
René-Claude : Les écueils signalés existent et j'en suis conscient. J'estime cependant que ma proposition, globalement, présente plus d'avantages que d'inconvénients et qu'il appartient à chacune et à chacun (en fonction de ses besoins et de ses options morales) de choisir ou non, en toute liberté, de faire appel au service dont je souhaite la création en France. Etant donné que je prépare une petite communication sur ce sujet qui sera présentée en septembre 1998 lors d'un Colloque international, j'ai besoin de réactions et suggestions rapides à ma première contribution au Forum. C'est pourquoi je donne mes coordonnées sur le Web: lachal@idefi.cnrs.fr J'ajoute mon numéro de fax: 04 93 24 42 04 et de téléphone: 04 93 24 48 31 où je suis particulièrement disponible le soir entre 20H et 22H environ. Enfin si quelqu'un, valide ou handicapé, préférait m'écrire, il (elle) peut le faire à l'adresse suivante: R.C. LACHAL, lotissement "Les Prés", 127 chemin de la Billoire, 06640 SAINT JEANNET. Mon anonymat étant ainsi totalement dévoilé, j'attends vos messages et j'adresse mes plus cordiales salutations à toutes et à tous.
Le Webmaster : Votre proposition manque de précision. Entre la sexologie qui tend à aider les personnes handicapées à se réconcilier avec leur corps et la prostitution à bon marché, il faudrait une approche plus fine. Il se suffit pas de renvoyer à la liberté de chacun. Nous vivons dans un état de droit. Non ?
René-Claude : je dis que je suis conscient de vivre en France dans un Etat de droit et qu'il y a donc toute une étude préalable de "faisabilité" juridique du service envisagé qui s'impose. Je ne peut préjuger des résultats de cette étude car je n'ai pas la compétence requise. Il n'est pas impossible que l'on aboutisse à une impossibilité. L'objectif de ma communication à Lyon sera de soulever publiquement la question. Autre élément de réponse : je ne crois pas, du moins dans mon esprit, mélanger les rôles des uns et des autres (médecins, psy, sexologues, soignants, auxiliaires de vie, prostitué(e)s ). Il s'agit, d'abord, d'entamer une réflexion visant à faire percevoir la personne handicapée comme personne sexuée ayant naturellement des besoins tant affectifs que physiques. Ces derniers, en cas de déficience lourde, peuvent nécessiter une aide temporaire ou non, avec ou sans implication physique (exemples dans le premier cas : masturbation, caresses, à la limite rapports sexuels ; exemples dans le deuxième cas : positionner un couple de personnes handicapées dans un lit de manière à permettre des échanges érotiques voire sexuels entre les partenaires, idem en vue de faciliter l'auto-érotisme par une personne handicapée ou dépourvue de partenaire). Mais, encore une fois, cela présuppose une sensibilisation de toutes les personnes valides potentiellement concernées et le respect scrupuleux de la liberté de chacun. Je persiste à penser que des personnes bénévoles pourraient aussi apporter cette aide et que cela serait préférable au recours aux professionnel(e)s de la prostitution. Ai-je été plus clair sinon persuasif?
Bruno (non-handicapé): Je pense sincèrement qu'une telle association serait bénéfique pour tout le monde mais il ne faut pas, a mon avis, avoir d'inquiétude face au risque d'exaspération de la solitude. J'ai une autre solution qui pourrait être intermédiaire, ce sont les objets des sex-shop... Une poupée gonflable ou un vibromasseur peuvent parfaitement faire l'affaire dans certain cas (il faut évidement que la personne puisse s'en servir...) quitte à former les aides soignants à gonfler ou à mettre ce genre d'appareil en route et à les disposer convenablement... comme cela ils ne participent pas directement à la chose et la personne handicapée à un petit peu d'intimité... tout le monde est content !
René-Claude : en pratique, la mise en oeuvre de ces moyens substitutifs purement mécaniques (vibromasseur) ou ayant une fonction fantasmatique (poupées gonflables) est, en effet, envisageable. Mais elle implique une disponibilité et ouverture d'esprit suffisantes de la part de l'entourage, surtout quand le handicap est très lourd et la dépendance complète. Enfin, ces substituts présentent, à mon sens, le grave inconvénient de souligner plus douloureusement qu'avec une aide humaine "la solitude du coeur et du corps" (Lachal) de la personne handicapée.
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